Le Boris Chandler que j’ai connu…
Adieu cher ami
Louis J. Auguste, MD
La nouvelle du décès du Dr. Boris Chandler ne m'a pas surpris parce que je savais depuis déjà un an que sa sante déclinait. Néanmoins cela ne m'a pas empêché de ressentir un rude coup, un coup pénible come l'on éprouve à la perte d'un parent ou d'un ami très proche. Mes rapports avec Boris qui ont toujours été des plus cordiaux et remonte à 1975. En effet, au moment de mon départ d'Haïti pour venir faire une résidence en Chirurgie, tous les médecins de service de l'hôpital de l'Université d'état, y compris les Drs. Westerband, Lévesque, Brisson, Rousseau et tant d'autres, me conseillèrent de chercher a contacter le Dr. Chandler au cas où j'aurais besoin de conseil. Ce que je fis car je devais choisir entre Long Island Jewish Medical Center, Downstate Medical Center et Booth Memorial Medical center. Il me conseilla sans hésitation d'opter pour Long Island Jewish Medical Center et je suivis son conseil. Ce premier contact eut lieu en sa résidence à Cambria Heights au milieu d'un tas de boites, car le même mois il se préparait à rentrer en Haïti après avoir travaillé pendant deux ans comme assistant médecin de service à Harlem Hospital, le même hôpital ou il avait reçu son training en Chirurgie. Quand je lui demandai pourquoi il partait, il me répondit qu'aux EUA, on n'était qu'un numéro et qu'en Haïti on pouvait être QUELQU'UN et qu'il se sentait "chez lui" seulement dans cette terre natale.
Par la suite, nous gardâmes des relations cordiales mais à distance. Je complétai ma résidence en Chirurgie Générale, puis une sous-spécialité en Chirurgie Oncologique et Chirurgie de la Tête et du Cou. Peu après, je fus promu chef de Chirurgie à la Division de Manhasset de Long Island Jewish Medical Center. Il devint médecin de service à l'HUEH et éventuellement Chef de Service en cette même institution. Il fut de l'avis de tous un éducateur hors pair de toute une génération de jeunes médecins haïtiens. Il fit avancer la médecine haïtienne en y ajoutant des dimensions qui jusqu'a son arrivée, étaient encore inconnues en Haïti. Ses prouesses chirurgicales comprenaient des résections massives de tumeur de la glande parotide, ces tumeurs que l'on ne rencontre qu'en Haïti. Il faisait la chirurgie vasculaire, avec des pontages artériels pour les cas d'insuffisance vasculaire des extrémités inferieures, ce qui était aussi une innovation en Haïti. En somme, je crois sans crainte d'être contredit que Boris était le meilleur chirurgien d'Haïti de son époque. Il présentait ces exploits régulièrement aux conventions annuelles de l'AMHE (Association des Médecins Haïtiens à l'Etranger), dont il était un membre fondateur. Il était l'un des participants et l'un des contributeurs les plus réguliers à ces conventions. Nous éprouvions un respect et une appréciation réciproque. Ce chirurgien incomparable qui aurait pu se faire une carrière excellente en terre étrangère avait préféré rentrer au pays et travailler dans des conditions fort difficiles, sans les appareils a résonance magnétique, sans les scanners, sans l’opportunité d’offrir une thérapie adjuvante ou néo-adjuvante pour faciliter une résection oncologique difficile, sans le support de tous les spécialistes dont nous nous entourons ici. Il l’a fait dans des conditions souvent adverses, puisque les forces maléfiques allaient éventuellement l’évincer de son poste de chef de chirurgie à l’HUEH. Il n’en a jamais éprouvé aucune amertume et n’a jamais regretté sa décision de venir mettre ses talents au service de son pays, de ses concitoyens, au profit de la jeunesse estudiantine et au profit des futurs médecins et chirurgiens d’Haïti. Il continua à enseigner la chirurgie à la Faculté de Médecine et des Sciences de Santé de l’Université Notre-Dame.
Je n’hésitais guère à lui référer tous les parents et amis vivant en Haïti qui avaient besoin d’un chirurgien. En retour, il m’envoyait tous les cas qui semblaient dépasser les ressources disponibles dans le pays. Toujours gardant les bonnes habitudes acquises au service de chirurgie de Harlem Hospital, il m’appelait pour présenter le cas, en discuter et me faire part de ses suggestions. Sachant que la journée du chirurgien commence bien avant le lever du soleil, il n’hésitait pas a m’appeler à 4 ou 5 hrs du matin. Les patients étaient toujours accompagnés d’un rapport détaillé de tous les tests effectués et de tous les soins reçus en Haïti. Les choses prirent une tournure plutôt cocasse, car je crois que de tous les numéros de téléphone que je lui avais confiés, il ne savait plus lequel correspondait à mon cabinet, ma maison ou mon portable. Ainsi les patients aussi sitôt arrivés d’Haïti, m’appelaient à la maison pour prendre un rendez-vous dans les plus brefs délais ; ce qui ne manquait jamais de susciter un sourire et un hochement de la tête de ma part. Ce bon vieux Boris…
Boris était un fervent du tennis. Je me souviens encore des parties de tennis chaudement disputées entre nous deux. Avec sa taille de géant et l’envergure de ses longs bras, quand il se plantait devant le filet, il était quasiment impossible de le lober ou de le passer que ce soit a droite ou a gauche. Je me souviens de la convention de l’AMHE dans les Catskills ou la Compagnie d’Assurance John Hancock organisa un tournoi de tennis. Philippe Day décrocha le trophée de première place, Boris le second et moi le troisième. Malheureusement, l’arthrite se mêla de la partie et quand par la suite au cours de nos rencontres je l’invitais à frapper quelques balles, il répondait non sans un brin de nostalgie et de regret : « Ti Lou, mes genoux ne me le permettent plus. »
Nous avions tant de choses en commun. Au hasard de nos rencontres, nos discussions étaient interminables : Ti Lou ! Qu’est-ce qu’on fait ces jours-ci pour telle condition ou pour telle autre condition ? So rire sonore et sa voix percutante résonnaient à distance. Je ne connais pas une personne qui n’ait pas apprécié la compagnie de ce parfait gentilhomme qui adorait une bonne blague. Il était un fervent lecteur de la REVUE REFLETS dont il appréciait la profondeur des articles sur l’histoire et la culture haïtiennes.
Je le rencontrai pour une dernière fois l’année dernière au cours de la Convention-croisière de l’AMHE, organisée par le chapitre de New Jersey. Au retour du voyage, nous passâmes trois jours ensemble à Miami chez ma sœur et mon beau-frère, M. et Mme André Jean-Pierre dont il était devenu un ami intime. Je pus alors réaliser de près combien sa santé avait décliné. Ce géant, ce Superman de la médecine était rongé par une maladie qui érodait ses facultés petit à petit, maladie qui est restée quelque peu mystérieuse en dépit de nombreuses consultations au pays et à l’étranger et qui devait finalement l’emporter à l’âge de 70 ans.
Boris, tu as donne ta vie au pays ! Un pays que tu aimais charnellement ! Ce patriotisme, tu ne l’as pas seulement préconisé, tu l’as vécu ! Tous les jeunes médecins, tous les patients qui ont bénéficié de ton savoir, tous les amis qui ont joui de ta compagnie t’en remercient !
Bon voyage cher ami ! Tu seras toujours dans nos pensées !
Nos condoléances les plus émues à Nora, épouse exemplaire et extraordinaire, à ses enfants et à tous les parents et alliés affligés par cette perte. |